Chauves-souris et dispersion des graines : remettre les faits au centre du débat
Depuis des années, de nombreux articles affirment que les chauves-souris frugivores disséminent les graines des fruits qu’elles consomment en les avalant puis en les rejetant par leurs excréments. Cette affirmation, largement reprise, est pourtant fausse dans le cas des fruits à gros noyaux, comme la mangue, le litchi et plusieurs fruits indigènes de Maurice.
Les faits scientifiques sont clairs. Les graines de ces fruits sont beaucoup trop volumineuses pour être avalées par les chauves-souris. Malgré cela, cette idée erronée continue de circuler, y compris dans des textes se voulant informatifs.
Ce que dit réellement la science
Les recherches menées sur les chauves-souris frugivores, notamment celles de la famille des ptéropodidés, montrent que seules les graines très petites, d’un diamètre maximal d’environ 6 millimètres, peuvent être avalées et ensuite rejetées par voie digestive. Ces graines traversent le système digestif en vingt à trente minutes et peuvent être dispersées sur de longues distances.
En revanche, pour les fruits à gros noyaux comme la mangue ou le litchi, l’ingestion est impossible. À titre d’exemple, un noyau de mangue peut atteindre plus de 70 millimètres de largeur.
Alors comment les chauves-souris dispersent-elles ces graines
La dispersion ne se fait pas par digestion, mais par d’autres mécanismes tout aussi essentiels :
Les chauves-souris mâchent le fruit, en extraient le jus, puis recrache le noyau ou la pulpe sous forme de rejets.
Elles peuvent également emporter le fruit entier vers un perchoir ou un site d’alimentation, parfois à plusieurs centaines de mètres de l’arbre d’origine, avant d’abandonner le noyau ailleurs.
Dans les deux cas, la graine est déplacée hors de la zone immédiate de l’arbre parent, ce qui constitue bel et bien une forme de dispersion.
Mangues et litchis : une idée reçue persistante
Concernant les mangues, seules les grandes chauves-souris, pesant généralement plus de 250 grammes, sont capables de manipuler ces fruits. Elles consomment la chair sur place ou transportent le fruit avant d’abandonner le noyau.
Pour les litchis, les observations de terrain montrent clairement que les chauves-souris mangent la pulpe autour du noyau, sans jamais l’avaler. Les dégâts visibles sur les fruits confirment cette réalité.
Une confusion dangereuse dans le débat public
Dire que les chauves-souris « dispersent les graines » sans préciser le mécanisme entretient une confusion. La dispersion ne signifie pas systématiquement un passage par le système digestif.
La remise en question est légitime. Si une chauve-souris n’avale pas une graine, certains en concluent qu’elle ne devrait pas consommer le fruit. Cette logique est pourtant erronée sur le plan écologique.
Un rôle écologique irremplaçable
Un écosystème fonctionnel repose sur une diversité d’acteurs. Abeilles, oiseaux, insectes et chauves-souris remplissent chacun un rôle spécifique. Supprimer l’un d’entre eux fragilise l’ensemble.
Sur le plan économique, chaque fruit pourrissant au sol représente une perte. Quiconque doute de la situation actuelle devrait parcourir un verger à l’aube, observer les fruits tombés, regarder ce qui s’accroche aux filets et constater la souffrance infligée dans les branches. Il devient alors difficile de qualifier ce système de rationnel ou de durable.
Ce qui semble être un nuisible aujourd’hui participe souvent à la plantation des vergers de demain.
Ce que l’administration a mal évalué
Plusieurs erreurs structurelles expliquent l’impasse actuelle.
Première erreur : considérer les filets comme une solution universelle.
Les filets ne sont efficaces que s’ils sont correctement installés, régulièrement contrôlés et adaptés aux arbres concernés. Or, leur déploiement s’est fait sans formation, sans normes claires, sans suivi ni exigences de maintenance. Résultat : des filets inefficaces, dangereux pour les chauves-souris et incapables de réduire les pertes.
Deuxième erreur : ignorer le rôle écologique des chauves-souris.
La réponse institutionnelle s’est focalisée sur les dégâts visibles, sans intégrer les fonctions écologiques fondamentales de ces animaux.
Troisième erreur : mal comprendre la présence accrue des chauves-souris en zones urbaines.
Elles ne s’y installent pas par choix, mais par nécessité. La déforestation, la disparition des fruits indigènes et la concentration des ressources alimentaires dans les zones habitées les y contraignent. Traiter le symptôme sans s’attaquer à la cause ne peut qu’aggraver la situation.
Des solutions réalistes et responsables
Première proposition : établir des normes strictes pour les filets et imposer des inspections régulières.
La taille des mailles doit empêcher l’entrée des chauves-souris sans les piéger. Les filets doivent être correctement tendus, surélevés et entretenus. Toute compensation devrait être conditionnée au respect de ces règles.
Deuxième proposition : privilégier un filet partiel et saisonnier.
Protéger les arbres uniquement pendant les périodes critiques et laisser certaines zones ouvertes permet de réduire la pression sur les propriétés voisines et limite les risques d’enchevêtrement.
Troisième proposition : revoir les systèmes de compensation.
Les aides doivent encourager les pratiques efficaces et respectueuses, et non financer des dispositifs inefficaces sans contrôle.
Quatrième proposition : restaurer les habitats naturels.
La reforestation et la création de corridors alimentaires éloignés des zones agricoles et urbaines offrent aux chauves-souris des sources alternatives et réduisent la pression sur les vergers.
Un débat ouvert, fondé sur les faits
La situation actuelle exige une remise en question urgente. Le désaccord est bienvenu, à condition qu’il repose sur des faits vérifiables et des données scientifiques. Continuer à s’appuyer sur des idées reçues ne fera qu’aggraver un problème déjà hors de contrôle.



